Violences sexuelles et sexistes : les universités iront au bout de leur démarche

Evoluer dans un climat serein et respectueux est l’une des clés de la réussite des études. Les universités le savent, et c’est pourquoi elles mettent en œuvre les outils pour lutter contre toute forme de violences sexuelles et sexistes.
Isabelle Kraus, Isabelle Régner et Nicoletta Tchou sont toutes trois vice-présidentes Egalité entre les femmes et les hommes, respectivement à l’Université de Strasbourg, à Aix Marseille Université et à l’Université de Rennes 1.
Au quotidien, elles agissent pour donner une réalité concrète aux politiques volontaristes de leur établissement. Pour la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes de ce 25 novembre 2022, elles ont accepté de répondre aux questions de France Universités. Dans cette interview, elles dressent un constat lucide et éclairé du problème des VSS dans les universités, mettent en lumière toutes les actions menées, et proposent des pistes d’amélioration au niveau des établissements, mais aussi au niveau national.

France Universités : Quelles formes les violences sexuelles et sexistes prennent-elles dans les établissements ?

Nicoletta Tchou (vice-présidente responsabilité sociale en charge de l’égalité et la lutte contre les discriminations – Université de Rennes 1) : Les formes de violences sexuelles et sexistes dans le monde de l’Enseignement supérieur et de la Recherche sont multiples : agressions verbales, contacts physiques non désirés, propos LGBTQIA+phobes. Le film « briser le silence dans les amphis » réalisé par Lysa Heurtier Manzanares en présente des exemples significatifs. Et l’enquête statistique « Virage » en fait une analyse fine.

Notre expérience nous montre que certaines situations sont particulièrement à surveiller : l’exercice d’un pouvoir direct d’une personne (souvent seule) sur une autre (comme les encadrements de thèse ou de stage) ; les événements festifs (lors des semaines d’intégration par exemple) et les réseaux sociaux (cyberharcèlement sexiste et sexuel)
Mais le cadre des violences sexuelles et sexistes est très vaste. Et aucun service, aucun laboratoire ou unité de formation, aucune promotion n’est a priori à l’abri.

Comment définir les stéréotypes sociaux ? Dans quelle mesure ceux-ci engendrent-ils des violences à l’égard des femmes et des minorités en général ?

Isabelle Régner (vice-présidente à l’égalité femmes-hommes et à la lutte contre les discriminations – Aix Marseille Université) : il s’agit de croire en l’existence de traits de personnalité, de compétences, et de comportements communs à un groupe de personnes. Les stéréotypes conduisent à un processus de généralisation, considérant que les caractéristiques stéréotypées s’appliquent nécessairement à l’ensemble des membres du groupe, sans vérification. Par ailleurs ils contribuent à maintenir les inégalités sociales en légitimant la position d’infériorité de certains groupes à travers les caractéristiques et les rôles qui leur sont attribués ou prescrits.

Les stéréotypes de genre conduisent par exemple, encore aujourd’hui, à percevoir les femmes comme maternantes, douces, compétentes en Lettres et peu douées en Mathématiques. A contrario, les hommes sont perçus comme moins forts en Lettres, en Sciences humaines et sociales, et en gestion des relations affectives mais réputés pour leur leadership, leur autorité, et leur compétence en Maths. Ces différentes caractéristiques, bien souvent perçues comme normales et intimement liées aux différences biologiques, peuvent contribuer à engendrer ou à légitimer de la violence, physique comme psychologique, envers les femmes. Il en va de même pour les minorités en général, et ce d’autant plus lorsque les individus ne se comportent pas en accord avec les rôles prescrits par leur groupe d’appartenance.

Comment faire de l’Université un lieu de confiance pour les étudiantes ? Quelles actions ont été mises en place à l’Université de Strasbourg ?

Isabelle Kraus (Vice-Présidente Egalité, Parité, Diversité – Université de Strasbourg) : La confiance est en effet primordiale. Quand une victime trouve le courage de se confier, il est important qu’elle soit entendue par l’établissement, et qu’elle trouve des personnes sensibilisées, en mesure de l’orienter vers un espace d’écoute et d’accompagnement. Pour ce faire, l’Université de Strasbourg, comme beaucoup d’autres universités, a mis en place un certain nombre d’actions :

Une cellule d’écoute et d’accompagnement, gérée par des personnes spécialistes de l’aide aux victimes, tenues à la discrétion professionnelle. Cette structure permet d’accueillir, d’écouter, d’évaluer les besoins de la victime et de l’informer. Elle accompagne aussi la personne tout au long de la procédure interne, qui peut aller jusqu’à une saisine de la commission disciplinaire. L’Université de Strasbourg a signé un partenariat, avec l’association SOS France Victimes 67, agréée par le ministère de la Justice, proposant aux victimes un espace neutre, extérieur à l’Université, capable d’intégrer la dimension pénale et de les accompagner dans cette démarche.
– L’élaboration d’une fiche « Je suis alerté-e, que faire ? » et une formation associée réalisée avec l’aide de SOS France Victimes 67. Elles donnent au personnel et aux associations étudiantes les clés pour accueillir au mieux la première parole ;
– L’organisation d’évènements marquants, forts de sens pour les victimes : le 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, ou le 8 mars, journée internationale des droits de la femme.

La formation des étudiants et des personnels est-elle un outil efficace ? Comment Aix-Marseille-Université met-elle en place la lutte contre les VSS, à travers la formation ?

Isabelle Régner : C’est un outil essentiel ! Il est important de proposer des formations qui permettent de faire prendre conscience de l’existence des stéréotypes, des violences sexistes et sexuelles, et des discriminations, d’expliquer leur fonctionnement, pour permettre à chacun et chacune d’identifier les situations problématiques afin d’aider à les prévenir et à les faire cesser. Plusieurs types de formations ont été mises en œuvre dans ce sens à Aix-Marseille Université.

Le Théâtre-Forum, par exemple, est un outil artistique de pédagogie participative, encadré par des professionnels, qui permet le débat. En rejouant la scène pour modifier le cours des choses, les étudiants et étudiantes repartent avec des outils pour identifier, déjouer et signaler les situations de VSS et de discrimination. Cette mise en perspective est une véritable révélation pour nombre d’entre eux. Plusieurs formations sont proposées chaque année aux personnels sur les situations de harcèlements et de violences, les LGBTIPhobies, et la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. D’autres formations ciblent plus spécifiquement les jurys de concours pour lutter contre la discrimination de genre au moment des recrutements.

Enfin, pour contribuer à garantir un environnement serein et sécure au sein de notre université, nous avons fait évoluer notre dispositif de signalement des VSS en créant, en 2022, le Service pour le Respect et l’Egalité pour l’ensemble des personnels et de la communauté étudiante. Il s’agit d’un service interne entièrement dédié au signalement et au traitement des violences, harcèlements, et discriminations, situé dans des locaux adaptés et géré par trois professionnelles recrutées à temps plein (2 juristes et 1 psychologue), bilingues, et mobiles sur tous les campus.

Vous avez présidé la Conférence permanente des chargé.e.s de mission Egalité et diversité (CPED) de 2011 à 2016. Quelles actions ont été mises en place pour structurer les outils de lutte contre les VSS au niveau national ?
Isabelle Kraus : La CPED a proposé très tôt des groupes de travail sur le sujet. L’objectif : sensibiliser ses membres, échanger sur les freins rencontrés et les outils à développer. Aujourd’hui, la CPED continue sa mobilisation. En partenariat avec l’Association Nationale des Etudes Féministes, elle propose des formations aux établissements de l’ESR sur la mise en place de cellules d’écoute et d’accompagnement.
L’action du Ministère sur ce sujet est aussi importante. On note depuis plusieurs années un volontarisme politique, ce qui facilite et accélère la mise en place de dispositifs structurés et permet aux VSS de devenir un point majeur de mobilisation dans les établissements. Le financement d’actions sur appels à projet depuis 2021 permet aux établissements de proposer des actions de formation, de sensibilisation et ainsi de mieux se structurer. La question du renforcement et de la pérennisation des moyens pour tous les établissements reste encore à travailler. Notons enfin l’engagement majeur de France Universités et des associations étudiantes au niveau national.

Quelles pistes voyez-vous pour améliorer les choses ? Quelles sont aujourd’hui les priorités à mettre en œuvre ?
Nicoletta Tchou : La lutte contre les violence sexistes et sexuelles doit être menée par tous les membres des établissements. Pour cela il est important de constituer des équipes dédiées qui coordonnent les actions et qui travaillent sur plusieurs plans : psychologique, médical, juridique, social et politique en communicant. Il importe également que ces équipes bénéficient d’un soutien fort de la part de la gouvernance des établissements et de celle du Ministère. Nommer des chargées de la mission de lutte contre les VSS ne suffit pas : il faut intégrer cette mission dans la politique de formation, de recherche et de gestion de ressources humaines en lui réservant des moyens humains et financiers, sur des projets à long terme, comme les plans sur l’égalité professionnelle.

Les formations sont un outil nécessaire pour la prévention des VSS. Le Ministère s’est récemment emparé de ce point et organise des formations très complètes pour le personnel. Nous espérons que cet effort montera en puissance pour toucher aussi notre population étudiante.

Par ailleurs, le renforcement des services juridiques me paraît fondamental pour que les enquêtes soient bien menées et les procédures disciplinaires efficaces et rapides. Et pour prendre en charge la souffrance des victimes, les services médicaux doivent être soutenus.

Enfin, les actions de l’établissement doivent être communiquées et transparentes. Un nouveau cadre juridique mettant au centre les victimes dans les procédures disciplinaires tout le long de la procédure serait une avancée essentielle.